Mardi 13 octobre 2009 2 13 /10 /Oct /2009 23:27
Bernard dit Feu de bois, tel est son surnom depuis la guerre d'Algérie, vit reclu comme un sauvage, bourru et alcoolique. Personne n'ose l'approcher. Ses apparitions en famille se font aussi rares que l'envie pour ses proches de l'accueillir chez eux. Alors, lorsqu'il arrive à l'anniversaire des soixante-ans de sa soeur, avec un cadeau d'une valeur inestimable, tout le monde s'offusque. Lui comme une bête sauvage, incapable de communiquer, sent comme un animal en cage, ses reproches non dits, et réagit en cognant verbalement. Puis, dans sa rancoeur et sa détresse, commet l'impardonnable. 
Mais peut-on juger? La nature humaine est trop complexe, c'est bien là tout ce que semble délivrer Laurent Mauvignier
 
Le narrateur retrace en filigrane, à partir de ce point de non-retour, l'histoire de Feu de Bois qu'il a connu à "l'époque", cette plongée dans l'univers de ces jeunes soldats français en Algérie et comment certains d'entre eux, ont tenté de mené une vie "normale" "après". Mais les séquelles de cette guerre sont là, à chaque instant pour leur rappeler même quarante ans après, l'insoutenable. Rabut, Février ou les autres ont eu peut-être plus de chance ou de force que Feu de Bois pour ne pas basculer, mais eux aussi sont sur le fil du rasoir à chaque instant. 
 
Toutes ces voix, ces bribes de souvenirs sont d'une authenticité frappante.
L'incompréhension, la peur, les attentes et les attaques, la douleur retranscrite, parfois les petits moments de répit et de légèreté, les odeurs du maquis, tout est saisissant de justesse.
Le basculement régulier du phrasé-parlé au récit narratif plus factuel est comme une alternance de voix qui s'entrechoquent pour rendre plus vivant la violence des actes, des dialogues et les bribes de souvenirs retranscrits.
Les mots de Laurent Mauvignier sont d'une force imparable car ils sont douloureusement choisis, pesés avec une infinie économie et sobriété.
Laurent Mauvignier, je l'écoutais lors d'une interview dans l'émission Esprit Critique sur France Inter, disait qu'il n'avait pas connu cette guerre. Peut-être est-ce la distance nécessaire pour écouter et délivrer ce roman d'une rare intensité et authenticité.
 
Il faut souvent laisser au temps et aux générations le soin de panser les souvenirs trop vifs des ainés. Cela été le cas pour la guerre d'Algérie pendant un long moment... Ce n'est que depuis quelques années que les historiens se sont penchés sur le sujet. Récemment, La Découverte a publié notamment un document sur une période également peu connue, celle des années pieds-rouges. Dans le domaine de la fiction, mis à part, dans un autre genre, le souvenir du beau roman de Yasmina Khadra, conteur hors pair avec "Ce que le jour doit à la nuit", livre aux connotations très romanesques, je n'ai pas l'impression qu'il y ait eu un roman qui égal celui de Mauvignier, aussi digne dans la prose que respectueux et humain dans le souvenir meurtri de ces hommes, dans les deux camps, qui ont vécu les horreurs de cette guerre d'Algérie.
Pour moi, un grand, très grand livre.

Merci à Ulike.net et aux Editions de Minuit pour l'envoi du livre.
 
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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 22:00

Certains pourraient croire que la vie du Zinc a été quelque peu agité ces dernières semaines.
Ils n'auraient pas forcément tort sur cette effervescence automnale. En revanche, une chose est certaine, quelque soit l'agitation qui sévit, je trouve toujours un petit moment pour lire... 

Alors voici, en quelques lignes, quatre de mes "coups de coeur" dont vous avez certainement beaucoup entendu parler. Je n'ai pas pu m'empêcher de les lire pour m'en faire ma propre idée, avide de continuer sur la frénésie de cette rentrée littéraire. 
 
Pendant un moment, je l'ai laissé de coté, parce que j'avais envie de lire des histoires qui m'éloignaient de mon quotidien et des mes interminables heures dans les transports en communs... Et puis comme toujours avec Delphine de Vigan, j'ai cédé à la tentation et ne suis parvenue à fermer le livre que très tard dans la nuit. Comment fait-elle pour écrire avec une telle justesse, une telle chaleur pour ses personnages, et une écriture aussi fluide, simple, comme une voix qui nous chuchoterait dans l'oreille une histoire à la fois triste, mélancolique, tellement réaliste et tellement paradoxalement belle? Le mal de vivre de deux "combattants du quotidien" fatigués, que les heures de voiture entre deux consultations, ou le harcèlement quotidien au travail, laissent presque au bord de la route, mais l'instinct de survie est plus fort. Ces deux moments de vie, je les ai lu en apnée. Ils sont sans pathos, juste tragiquement beaux tout comme les deux personnages.

Trois récits de vie, trois destins de femmes, saisissants, troublants dans la force qui émane de chacune d'elles pour outrepasser leurs fragiles destins. C'est tout en douceur avec une superbe écriture que Marie N'Daye décrit la violence des situations auxquelles elles sont confrontées. La dernière histoire laisse tout simplement la gorge sèche et poussiéreuse. Ces "trois femmes puissantes" habitent longtemps l'esprit...Je les trouve sublimes.
 
J'avais tellement aimé "Mon traitre" que l'enjeu était de taille pour commencer le dernier livre de Chalandon.
Pour La légende de nos père, le narrateur, Marcel Frémaux, est un ancien journaliste à la Voix du Nord, reconverti en biographe familial. Il est sollicité par une jeune femme qui lui demande d'écrire une biographie sur son père, ancien résistant, qu'elle idolâtre. Un parcours qui lui fait étrangement penser à celui de son père défunt avec lequel il n'a jamais réussi à parler. Au fur et à mesure des séances avec le vieil homme, un lien fragile se tisse, l'écriture se dénoue, et pourtant...Réflexion sur le mensonge, le secret de famille... Chalandon brille toujours par l'empathie qu'il a pour ses personnages auxquels il apporte une épaisseur psychologique teintée d'une infinie tendresse, pardonnant presque les parts d'ombre de chacun. Je reste sous le charme.



Netherland de Joseph O'Neill - Editions de l'Olivier
Je l'ai lu parce que j'étais intrigué de lire le livre qu'Obama avait adoré. Je l'avoue. Parce que certains disaient que qu'il était à considérer comme "un des grand romans" américain post 2001. Si je l'ai adoré, ce n'est pas uniquement pour ces raisons mais pour la façon dont Hans, la trentaine, analyse la lente déconstruction progressive de son mariage que le 11 septembre n'a fait qu'accélérer. J'ai aimé cette douce mélancolie sans désespoir, parfois même emplie de dérision, ces déambulations dans ce Manhattan et ce Brooklyn d'aujourd'hui qui sont des bouffées d'air pour le personnage qui retrouve une passion pour tenter de se racrocher à la vie: le cricket. Un sport qui lui permet d'ouvrir les yeux sur sa vie, sur une réalité sociale loin de son loft de Tribeca et lier d'amitié avec un curieux personnage, le prénommé Chuck. L'atmosphère du livre est tellement bien décrite qu'elle me revient à l'esprit par bribes d'images longtemps après...

 

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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 22:10
Le temps d'un week end: 12h d'expositions photos ponctuées de moments d'exaltations, de découvertes, de coups de coeurs, des photographes qu'on aime, mis en valeur par des scénographies que seules Les Rencontres d'Arles peuvent offrir. C'est la magie inégalable de Arles pour qui aime un peu, beaucoup, passionnément la Photo.
 

Et cette année, c'était un grand cru, symbolique, imposant: Les Rencontres Internationales de la Photo soufflaient leurs 40 bougies. L'âge du "tout est possible", l'âge de l'audace teintée de maturité.
 
Mais qui dit 40e anniversaire, dit enjeu, enjeu pour vouloir "marquer" les esprits, parce qu'il y a le poids de l'Histoire de ces Rencontres à valoriser. La moindre des choses pour ce projet fou qui, parsemé d'obstacles, a su s'imposer comme un événement artistique incontournable.
Un tremplin aussi. Nan Goldin, notamment, exposée pour la première fois ici en 1986, est une des marraines à juste titre de cette nouvelle édition.
 
Le parti pris des Rencontres n'était donc pas la nostalgie mais l'envie de montrer la richesse d'une scène photographique foisonnante faisant le lien entre passé et présent. Paroles étaient ainsi données à ceux qui ont fait vivre de grands moments à Arles, ont marqué et marquent encore, l'univers de la Photo (Lucien Clergue, Willy Ronis, Robert Delpire, Martin Parr...). Ces photographes s'exposent et montrent pour plusieurs, également "leurs poulains", la nouvelle génération audacieuse et talentueuse : l'avenir.
C'est aussi le moment de rendre hommage et saluer le travail d'un photographe brillant mais trop discret (face à ces confrères de l'époque: Ronis, Boubat, Cartier-Bresson...) : le photographe humaniste d'après-guerre, Léon Herschtritt.

Ce parti pris, je l'ai appréhendé comme une réussite, et la scénographie caractéristique des Rencontres; (dans les ateliers SNCF, le Cloître, L'Eglise Sainte-Trinité, le Palais de l'Archevêché...) a contribué à faire de cette expérience-marathon de photo, une aventure et un voyage extraordinaire en compagnie de ma soeur dont les regards et les analyses fines m'ont été précieuses pour percevoir "l'image" différemment...

Mais voilà, après vous avoir raconté tout ça, je ne sais pas par quoi commencer tant j'ai été submergé par des images poignantes, hypnotiques qui m'ont fait partir loin ou ramener au plus près d'émotions brutes...
Alors je ne vous citerai à contre-coeur, car le choix est difficile; que certains de mes "coups de coeur", " ou "découvertes" et vous conseille d'aller vers le site pour vous rendre compte de la richesse de la programmation et des photographes exposés: par ici!

Tout d'abord, Duane Michals, un grand monsieur de la photo dont l'éternelle jeunesse du regard m'a enchanté tout comme son univers poétique de ses romans photos ou il racontes "ses", ou des histoires, ironiques, féroces comme cette série "légère" intitulée "Take one and see Mt Fujiyama".

Brian Griffin, lui, m'a plutôt bluffé. En partant d'un sujet peu émoustillant: d'une commande pour une grosse entreprise industrielle en Islande qu'il intitule "Water people", il livre des portraits en noir et blanc, des employés,  dont le flou accentué par l'eau sur leurs visages délivre une impression étrange. Accrochés aux cotés de paysages lunaires toujours en noir et blanc, on est loin d'un univers institutionnel mais plutôt dans un univers qui pourrait s'apparenter à un film de science-fiction...


Par la suite, sa façon de déinstitutionnaliser le portrait dit "institutionnel" en montrant les ouvriers du tunnel sous la manche, comme des héros avec un cadrage informel, du noir et blanc, des jeux de lumière aux cotés de photos de "patrons" sous un angle plus contemplatif (au téléphone, dans la rue, désoeuvrés et seuls dans un décor) est fascinant...Une leçon sur comment faire de l'art sur un sujet à priori austère...

Eugène Richards
Un voyage au coeur de l'Amérique profonde, rurale sur 3000 kilomètres en trois ans du Nebraska, Arkansas, Dakota... Et un parti-pris, celui de photographier un patrimoine qui pourrait faire frissonner certains: les fermes et maisons abandonnées. "The blue room", son voyage personnel est à la recheche des instants de vie qu'on imagine derrière une vitre cassée, un mégot imbibé de rouge à lèvres, un cheval à bascule. Les lumières sont sourdes, grises comme ces instants de vie qui appartiennent désormais au passé.


Tomasz Gudzowaty
le sport perçue comme religion ou rituel, une nouvelle approche du regard au-delà de la performance et compétitivité si souvent représentées. Voyage au coeur de l'effort avec comme récompense à la clé...la sérénité.


Olivier Metzger
Des travellings noctambules dans des univers qui nous semblent familiers, une rue, un pavillon d'une banlieue ordinaire, une bagnole...et pourtant, c'est une sensation de fausse familiarité car son univers semble plus proche de l'irréel et d'un vagabondage nocturne troublant vers la recherche d'un ailleurs au fin fond de la nuit. L'esthétisme lisse des photos renforce cette impression.



Don Mc Neil Healy

Des photos-témoignage empreint d'humanité...
Don Mc Neil Healy démontre la situation désastreuse de nombreux immigrés polonais en Irlande. Son parti-pris : suivre le quotidien de Marko, divorcé, deux enfants, qui de la dureté de la rue à l'alcoolisme, va tenter de s'en sortir. Ses photo respirent la pudeur, l'empathie et l'attention portées à son sujet qui se dévoile. Pas de pathos, de la vie; plutôt rude, mais de l'espoir mis en avant par des couleurs vives sur lesquelles le jeune photographe s'appuie.



Jean-François Spricigo

Du noir et blanc pour des images hypnotisantes, vibrantes, un univers mystérieux comme un rêve d'images qui défilent. Tout son univers se rapproche du 7e art. Des atmosphères qu'on imagine dans un film fantastique. Trippant, intriguant, envoûtant. 


Laurence Leblanc
Polka m'avait fait découvrir une partie de son travail.
"De l'air" c'est le titre de son exposition, "De l'air comme le poème de Pablo Nureda. Elle nous livre un florilège de photos prises pendant sa traversée de l'Afrique au Brésil. Une traversée intime qui capte au delà de ce qu'on voit instinctivement...une atmosphère, une sensation. Laurence Leblanc nous fait toucher du bout des doigts des vies qu'on imagine pas toujours faciles et pourtant...Intense flou de poésie photographique. On a envie par la force subtile qui émane de ses photos de lui faire rencontrer les "trois femmes puissantes" de
Marie Ndiaye.



Georgia Fioro
 
Son travail sur le thème du don et son voyage à travers le monde pour capter les moments de cérémonies religieuses m'avaient fasciné à la
Mep. Je redécouvre son travail mis en scène à Arles. Résultat: toujours aussi subjuguée.


Attila Durak
Très beau travail sur les peuples d'Anatolie et de Turquie à travers un voyage de plus de sept ans. Pour montrer quoi? La richesse du métissage, de la diversité et paradoxalement l'unité de tous ces peuples autour de l'amour d'une même terre. La photographe n'a laissé aucun peuple à l'écart. Nomades, sunnites, chrétiens, kurdes, arabes chrétiens, arméniens, tous sont photographiés avec ce cri d'amour qui transperce le coeur. Sur panneaux géants, la richesse de la Turquie par ces portraits de gens authentiques, nous éclate en plein Atelier Mécanique. La musique traditionnelle en fond sonore nous dit que c'est unique. Et tout le monde sort de l'exposition avec un mot à la bouche: magnifique. Merci.

Par Bab's - Publié dans : Expositions - Communauté : blog culture
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